Chronique de lecture : "Vivre pour la raconter" de Gabriel Garcia Marquez

Au-delà du simple récit autobiographique, Vivre pour la racontertémoigne de ce qu’est la vie d’un écrivain. Si l’auteur nous y raconte sa vie, c’est pour illustrer comment l’écrivain est avant tout motivé par la volonté de trouver sa place dans le monde. Dès l’enfance, l’auteur se construit une réalité parallèle avec les éléments du réel auxquels il a accès. Pour nourrir cet univers, il développe son sens de l’observation et emmagasine ainsi le maximum d’informations. Il naît chez cet enfant à la fois une grande imagination et une forte lucidité, qui si nourrissent l’une et l’autre. 

 

Garcia Marquez montre comment ces deux univers coexistent, se confondent jusqu’à donner naissance à des souvenirs remplis de détails sur les lieux et les acteurs présents sans que ces événements n’aient réellement eu lieu. Je n’ai certes pas eu, tel Garcia Marquez, de souvenirs d’une tante chantant chaque fin de semaine alors qu’elle était décédée dans ma tendre enfance. Mais je me suis reconnu dans ce processus. Je partage cette capacité à recueillir des récits disparates pour reconstruire une histoire cohérente qui prend le dessus sur la réalité. 

 

Il a toujours existé un décalage entre ma perception du monde et ce qu’on m’explique du monde. Ce décalage est en fait le moteur qui me pousse à vouloir comprendre, à chercher des explications, à observer, à questionner, à remettre en question… Parfois il devient le recul qui me permet d’analyser une situation, comme si je devenais à la fois acteur et spectateur d’une scène. Le monde réel, trop abstrait, fictif et illusoire, ne me laisse pas de place. L’impératif du conformisme angoisse, paralyse, frustre, isole. C’est de cette incapacité d’accepter la réalité du monde qu’émerge la nécessité d’écrire. 

 

Le seul moyen de conserver sa lucidité et de calmer l’angoisse que cette lucidité engendre, est de réaliser cet univers parallèle, de le matérialiser. Longtemps j’ai pensé que cette matérialisation ne pouvait passer que par l’action concrète. Il existe pourtant cet autre moyen : l’art. Toutes les normes sociales tombent au moment de la création. Le sens s’impose et le désordre s’efface. Au moment de lire ce livre, mon plan consistait à choisir une carrière qui me laisserait l’espace suffisant pour écrire. Puis j’ai lu ce passage où Garcia Marquez raconte comment sa mère le conjure d’écouter son père et de terminer ses études de droit. Devant son refus catégorique, sa mère lui demande ce qu’elle devrait dire au père, inquiet. « Je serai écrivain, et rien d’autre », répond le jeune homme. 

 

Ces mots je les ai vus arriver tel un coup de poing, que j’ai donc esquivés. Tout ça n’était pas réaliste. On le sait tous, l’édition est en crise, les journaux aussi. J’ai continué la lecture. La suite n’est ni plus ni moins qu’un manuel d’accompagnement pour l’aspirant écrivain. L’auteur glisse de judicieux conseils à l’intérieur de son récit sur le métier d’écrivain et de journaliste. On y présente les différents obstacles que cette voie implique : pauvreté, anxiété, refus. La seule raison qui pousse à continuer est que l’écriture n’est pas un choix. C’est une nécessité. Lorsque l’idée de vivre une vie dite normale paraît insupportable, parfois la raison d’être devient de vivre pour la raconter.  

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L'art en mode mineur

J’ai récemment arrêté d’écrire seulement pour moi et décidé partager certains de mes textes. En attendant que je publie ici certains autres de mes textes, voici le lien vers mon premier article publié dans le magazine Art/iculation. Pour ce numéro intitulé “L’art de guérir”, j’ai écrit un texte inspiré par les Nocturnes de Chopin.

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